vendredi 13 avril 2018

La médecine tibétaine traditionnelle façon startup




Une des étoiles montantes actuelles du bouddhisme tibétain est le docteur en médecine tibétaine Nida Chenagstang (lce nag tshang nyi zla he ru ka), né en 1971 au Tibet en Amdo. « Il obtint une bourse et pu rejoindre le Mentsee Khang de Lhassa, l’Université médicale tibétaine de Lhassa, dont il est diplômé en 1996. Il y a soutenu une thèse sur le massage traditionnel tibétain (Ku Nye). »

Il se positionne comme un détenteur de la lignée religio-médicale Yuthok nyinthik[1], qui remonterait à l’auteur des quatre tantras médicinaux (rgyud bzhi), Yuthok Yontan Gonpo et à Yuthog Yontan Gonpo le mineur (g.yu thog gsar ma yon tan mgon po, 1126–1202). Identités problématiques, à voir. Les révélations des systèmes nyinthik (essence séminale du cœur) apparaissent notamment à partir du XVème siècle et ont des origines souvent opaques. Le Yuthok Nyinthik se serait transmis ‘clandestinement’ dans le clan Yuthok avant d’être intégré et systématisé par Zur khar mnyam nyi rdo rje (1439-1475) dans l’école Zur (zur lugs), une des deux grandes écoles de médecine tibétaine (« sowa rigpa »). La particularité du Yuthok Nyinthik serait d’être une médecine traditionnelle qui intègre des pratiques du vajrayāna, l’astrologie, la géomancie, etc. Il serait aussi considéré comme un moyen « très spécial » qui conduirait rapidement à la libération et à l’éveil.

En tant que méthode de libération, le Yuthok Nyinthik intègre les ingrédients habituels du vajrayāna, à savoir Pratiques préliminaires, la phase de génération de sādhanas, qui comprennent quatre types de Guru Yoga façon Yuthok et des pratiques de Deva (Yidam) et de Ḍākinī, ainsi que la phase d’achèvement comprenant les Six yogas et le Dzogchen. Accessoirement, on y trouve les pratiques de consécration médécinale Mendrub (sman sgrub), des rituels de bénédictions, de guérison, la thérapie des mantras, les pratiques de longévité, les rituels dédiés aux protecteurs de la médecine, et pour finir les instructions sur la diagnose par la prise du pouls.

Le Yuthok Nyinthik étant une Révélation (gter ma) nyingmapa, il a été intégré par Jamgon Kongtrul Lodrö Thayé (1813-1899) dans son Trésor des Révélations (rin chen gter mdzod). Cette branche de médecine religieuse semble ne pas avoir été très répandue. Selon Nida Chenagtsang, elle aurait été la pratique spirituelle des médecins dans la Men-Tsee-Khang de Lhasa jusqu’à la l’invasion du Tibet et la révolution culturelle, pendant laquelle elle fut pratiquée en secret. Ce sont les médecins traditionnels Khenpo Troru Tsenam, Khenpo Tsultrim Gyaltsen et Micho Khedrub Gyatso Rinpoche qui auraient ravivée la tradition.

Actuellement, Nida Chenagtsang est le grand apologiste du Yuthok nyinthik. Il voyage dans le monde pour donner des séminaires sur les différentes branches du Yuthok nyinthik, il publie des livres, il fonde des instituts de médecine tibétaine et de bien-être à l’échelle du monde : L’International Academy for Traditional Tibetan Medecine (IATTM), The Sorig Institute, The Ngakmang Foundation, Sorig Khang International avec des Sorig Khang partout dans le monde (p.e. en France). Les Sorig Khang sont comme des antennes de L’International Academy for Traditional Tibetan Medecine.



Logo de Sorig Khang International (SKI)
Notons que le nom Nida (nyi zla) signifie "soleil-lune",
et peut faire allusion au hāthayoga
Qu’enseignent concrètement l’Académie et les Sorig Khang ? L’Académie a cinq facultés :
Faculté de médecine tibétaine traditionnelle
Faculté de massage (Ku nyé) et de thérapies externes
Faculté de guérison par les mantrasLa mantra thérapie selon le Dr Nida Chenagtsang
Faculté de psychologie et des rêves

Voilà pour le côté "universitaire" et les facultés de de l'IATTM. Pour ce qui est des antennes Sorig Khang, on y trouve des cours et des séminaires sur les sujets religio-médicaux suivants :



Les livres de Nida Chenagtsang reprennent les divers thèmes des antennes Sorig Khang (voir la liste ci-dessus), plus un livre sur L'Art du bon karma et sur Le Chemin vers le Corps d'arc-en-ciel (c'est en fait le parcours spirituel du Yuthok Nyinthik.

Dr. Chenagtsang pendant un séminaire sur "l'art de l'orgasme" (2016)

Le docteur Chenagtsang propose une portefeuille de services très complète pour le confort de cette vie-ci et de la suivante : médecine traditionnelle, géomancie et Feng Shui tibétain, astrologie, yoga, massage, formules magiques à toutes fins utiles, et religion, Dzogchen, Ati-yoga et corps d'arc-en-ciel pour l'au-delà. Un nouveau service vient enrichir sa portefeuille avec "l'art de l'orgasme" (karmamudrā) qu'il avait déjà enseigné au centre Rigdzin des Pays-Bas en 2016. Un livre sur le même sujet sera bientôt publié et présenté lors du Sixième Congrès de la Médecine Tibétaine Traditionnelle en Italie. Le livre est d'ailleurs dédié à toutes les femmes victimes d'abus sexuels, notamment dans le cadre d'une religion ou spiritualité.
[La pratique du karmamudrā] peut être effectuée en solitaire ou avec un partenaire. Elle implique l’entraînement dans des exercices de yoga et l’utilisation de l’énergie et des canaux pour atteindre différents niveaux d’expérience du bonheur afin de les intégrer dans la méditation. Cela concerne tant les hommes que les femmes. Selon le Yuthog Nyingthig le résultat du Karmamudra peut conduire à la réalisation du corps arc-en-ciel. (Sorig Khang France)
Selon Ben Joffe, l'auteur de la préface du nouveau livre, Nida Chenagtsang aimerait rendre accessible cette pratique très avancée à tous à cause de ses grands bienfaits. " It seeks to bring Karmamudra down to earth without reducing its profundity"Sans doute un service bientôt disponible dans votre Sorig Khang ou Tibetan Herbal Spa local.

"“Sowa Rigpa tradition in exile is blooming, the credit of which goes to the Ministry of Ayush for recognising, approving and including this ancient Tibetan system of medicine in 2010 along with other traditional systems of medicine in India,” remarked Sikyong Penpa Tsering.

Despite having been recognised by the government of India, Sikyong noted that the promotion of Sowa Rigpa in comparison to other ancient systems of medicine remain feeble and urged the Central Council of Tibetan Medicine to be aware of and fulfil their objectives as well as responsibilities of standardising and supervising the growing business of the ancient Tibetan system of medicine despite the changes in circumstances."
MàJ 11062023 Voir aussi ‘A cure for cancer and homosexuality’ (1978)
"In a biographical tract, she has been quoted as saying that homosexuality is “both a problem and a disease.” She believes that the different sexes have different energy fields and “when men and women unite, those energy fields harmonise perfectly. On the other hand, when a man has intercourse with a man, or woman with a woman, the sexual energies of the points of contact do not enter into the same frequency. There is only disharmony within the energy fields.”

Disturbance of these strong sexual energies, she has said, results “in many disharmonies throughout the body and mind. This is detectable by pulse analysis and can often be observed in behavior.” According to Dolma the causes of homosexuality are emotional imbalance, hormonal disturbance, and a supportive environment. With a cooperative patient, she said the problem can be alleviated by taking herbal pills for one week each month. The medicine is said to provide physical and emotional satisfaction. “When this satisfaction is sustained and cultivated by behavior therapy, the problem is quickly eliminated.”
MàJ 15062023 En octobre cette année, Nida Chenagtsang einseignera La guérison par les mantras dans le centre Rigdzin de Namkha Rinpoché aux Pays-Bas.

***

[1] Yuthok Nyingthik Guru Sādhanā, ‘Compassionate Sunlight for Dispersing Suffering’s Darkness’ (g.yu thog snying thig bla sgrub sdug bsngal mun sel nyi ma’i ’od zer).

lundi 2 avril 2018

Nāthisme et vajrayāna


François Xavier en Inde, Reinoso André

De manière générale, les religions avancent que leurs croyances et pratiques sont telles que les avaient enseignées (ou éventuellement voulues) leurs fondateurs respectifs. Comme si au cours des deux millénaires d’existence, la religion n’avait pas évoluée et qu’elle était foncièrement restée la même. L’ensemble des croyances et pratiques d’une religion à l’état actuel est alors présenté comme une sorte de « package deal » , à prendre dans son ensemble ou à laisser.

James Mallinson (SOAS University of London) est un chercheur dans le domaine du haṭhayoga et des traditions nātha. Le 17 novembre 2017, il avait donné une conférence qui avait pour titre « Textual and material evidence for interaction between Vajrayāna Buddhist and Nāth yogis in the Konkan during the 10th-15th centuries CE ». Konkan étant une région en Inde occidental. Sa théorie est que les écritures bouddhistes (vajrayāna) sur la recherche de l’immortalité à travers le yoga précèdent ceux des nāths. Il base cette théorie sur un texte intitulé l’Amṛtasiddhi, dont il existe plusieurs versions, entre autres des versions bilingues avec la traduction tibétaine. Mais il y eut des influences śaiva (kaula)- bouddhiste – nāth mutuelles jusqu’à relativement tard. Vers la fin de sa conférence, Mallinson cite l’exemple de Buddhaguptanātha, un des maîtres de Tāranātha (1575-1634), et de ses voyages en Inde occidental dans des communautés nātha. Ces informations viennent principalement d’une hagiographie de Buddhaguptanātha rédigée par Tāranātha.[1] Une version résumée en anglais peut être trouvé sur le site The Treasury of lives. La source principale de ce que nous connaissons de ce maître est Tāranātha. Pour l’anecdote, Mallinson raconte comment Buddhaguptanātha aurait visité une île devant la côte de l’Inde occidental, où il aurait rencontré une communauté de « nāths », habillés en noir et qui consommaient de l’alcool. Tāranātha dit que le nom de l’île est Sam lo ra na so, que Mallinson interprète en plaisantant à moitié (en suivant David Templeman) par San Lorenzo. Les « nāths » seraient plutôt des jésuites. Le fait reste qu’il y avait une présence portugaise en Inde à l’époque, et que les portugais avaient surtout investis les îles devant la côte indienne. Quoi qu’il en soit, cela situe l’époque (XVIème siècle) où Buddhaguptanātha fut actif, où Tāranātha reçut des transmissions de lui.

Selon son propre œuvre sur l’origine des lignées, Bka' babs bdun Idan, et son hagiographie de Buddhaguptanātha, les maîtres indiens principaux de Tāranātha furent Nirvāṇaśrīpada, Pūrṇāvajrapāda et Buddhaguptanātha. La fin du nom « nātha » est d’ailleurs une indication de la filiation nātha. Buddhaguptanātha avant reçu toute une formation nātha avant même d’aborder le bouddhisme. Il avait passé trente ans avec son gourou nāth Tirthanātha. A l’âge de trente ans il fit une série de rêves où apparaissait Vajrayogiṇī, une fois sous la forme d’une vendeuse d’alcool qui le libéra de ses blocages. C’est à partir de ces rêves, que Buddhaguptanātha devint un bouddhiste mais sans abandonner sa religion précédente.[2] David Templeman insiste sur une conversion très graduelle et toute en douceur, qui fut possible à cause d‘une transmission appelée Nātheśvari (tib. mgon po’i dbang phyug (ma)), entre bouddhisme et hindouisme. Les trois maîtres de Buddhaguptanātha (Tirthanātha, Brahmanātha et Kṛṣṇanātha) appartenaient à ce groupe dissident. Jusqu’à la fin de sa vie, Buddhaguptanātha continua ses pélerinages aux haut-lieux des deux traditions. Il existait apparemment une déesse du nom de Nātheśvari au Népal (elle est mentionnée dans un chant newar[3]). Tāranātha réfère à ce groupe comme les « Nāthapanthi ».[4]

Buddhaguptanātha pratiqua aussi l’alchimie (rasāyana tib. bcud len) et était un grand voyageur à la fois extérieur et intérieur (Oḍḍiyāna). Il séjourna seize ans dans un ancien temple de Śiva dans le sud de l’Inde. Tāranātha décrit en détail les exploits yoguiques dont fut capable son maître Buddhaguptanātha. Tāranātha reconnut que toutes les instructions reçues par Buddhagupta ne pouvaient être classifiées comme bouddhistes.
« Les douze branches (S. nikāya = bārah panth ?) de yogis racontent que Mīnapa/Matsyendra suivait Maheśvara (Śiva) et qu’il atteint les pouvoirs mystiques (siddhi) ordinaires. Gorakṣa reçut de lui les instructions sur les énergies (S. praṇa), les mit en pratique suite à quoi la gnose de la Mahāmudrā naquit naturellement en lui.”[5]
Tāranātha, qui ne cite malheureusement pas ses sources, ajoute que plusieurs histoires du même genre circulent mais qu’elles sont sans fondement. Pour Tāranātha, qui avait sa propre liste de mahāsiddhas, parmi lesquels ne figurait pas non plus Tilopa, ces maîtres étaient des Nāths et ils pratiquaient des sādhana shivaïstes ou śakta hors d’un contexte bouddhiste et par conséquent la plus haute réalisation du bouddhisme tantrique, étant des non-bouddhistes, ne leur était pas accessible pour cette raison même...[6]

L’hagiographie de Tāranātha (Treasury of lives, Cyrus Stearns) précise que d’autres maîtres indiens, bouddhistes et non-bouddhistes, tels que Bālabhadra, Nirvāṇaśrī, Pūrṇānanda, Pūrṇavajra et Kṛṣṇabhadra avaient enseigné Tāranātha, lui avaient fourni des manuscrits et l’avaient aidé à les traduire. A l’époque où Buddhaguptanātha séjournait au Tibet, ou était en compagnie de Tāranātha, plus précisément à un endroit appelé « Ghoratamta », ils reçurent la visite d’un yogi et d’une yogiṇī qui apportèrent un commentaire de « l’édition méridionale » du Tārātantra.[7] Tāranātha avait aussi traduit des chapitres des « Enseignements du Seigneur Kṛṣṇa » et des « Bénéfices de la récitation des mille noms de Viṣnu » en tibétain.[8]

Il me semblerait que l’état de connaissance tantrique (bouddhiste et/ou non-bouddhiste) n’était pas le même à l’époque de Tāranātha (XVIème) et disons 4 siècles plus tôt (XIIème) à l’époque de Milarepa et Gampopa. L’état du « haṭhayoga » n’était pas le même non plus. L’apport d’instructions nouvelles (quelle que soit leur origine) a continué d’affluer au Tibet. Pourtant tout ce que Tāranātha enseigne est considéré comme du bouddhisme tibétain, et comme du bouddhisme. Un autre apport de type alchimique/siddha au XVI-XVIIème siècle fut celui attribué à « Jâbir ». Peut-être que les écritures bouddhistes en matière de « haṭhayoga » sont plus anciennes que celles des nāths, mais il semble indéniable que les nāths ont continué leur influence sur le bouddhisme tibétain jusqu’à assez tardivement. Le « package deal » (expression de DKR) proposé actuellement contient tout cela.

***

[1] Tāranātha, "Grub chen Buddhagupta’i mam thar rje btsun nyi kyi zhal lung las gzhan du rang rtogs dri mas ma sbags pa'i yi ge yang dag pa’o", pp.531-73, in the Collected Works of Jo nang rje brtsun Tārānātha, vol.17, Leh 1982.

[2] Buddhaguptanatha and the Late Survival of the Siddha Tradition in India D Templeman 

[3] Dāphā: Sacred Singing in a South Asian City: Music, Performance and Meaning, Professor Richard Widdess, p. 258 etc. Elle serait la śaktī de Nāsaḥdyaḥ/Nṛtyeśvara, le Seigneur de la dance.

[4] Treasury of Lives

[5] The Seven Instruction Lineages (Paperback) by Jonang Taranatha, traduit par David Templeman, Library of Tibetan Works & Archives, p. 75. Réf. TBRC W22276-2306-7-163. 117. grub chen gau ra+kSha’i man ngag rnams kyi bka’ babs yin te/ de yang sde tshan bcu gnyis kyi dzo gi rnams na re/ mA Ni pas lha dbang phyug chen po la brten te/ thun mong kyi dngos grub thob/ de la gau ra+kShas rlung gi gdams ngag zhus te bsgoms pas/ phyag rgya chen po’i ye shes rang byung du skyes pa yin zhes zer ba sogs khungs med kyi gtam sna tshogs yod kyang*/ re zhig bzhag go/

[6] Masters of Mahāmudrā, Keith Dowman, Suny Press, p. 83. http://hridayartha.blogspot.fr/2011/11/dans-le-ventre-du-poisson.html

[7] J’avais fait une traduction française de ce commentaire (sgrol ma’i ‘grel ba) pour un ami. Il s’agit d’une version selon le yogatantra supérieur (S. anuttarayogatantra) et d’un yoginī-tantra selon Tāranātha lui-même.

[8] PIATS 2000, International Association for Tibetan Studies. Seminar,Henk Blezer,A. Zadoks.